L’inachevé de la joie – 43 – Plage de Matane, Matane, Québec

Au refus global nous opposons la responsabilité entière
Manifeste du refus global

Plage de Matane, Matane, Québec
48.853524, -67.521284

Ce grondement, non pas de l’Océan, puisqu’il s’agit de l’estuaire dans les débris de notre monde.

Plage de Matane.

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L’éboulis de blocs de béton, lavés, grugés par la Mer ( on dit la Mer là bas).

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Parcourir la plage, une autre fois, en hiver ou en été, en toute saison, du barachois de Matane à St-Félicité.

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Voilà ce qui nous emporte
Le béton coulé
Coule dans le sable
Nous sommes prêts
Pour un grand soulèvement

Le sable de l’eau dans l’air
Pas de prophétie, pas de miracles
L’eau froide, l’eau fraiche
Au goût d’algues

La vie vient s’accrocher au ciment
A perte de vue du sable
À l’horizon de Gaspésie
Se dessaisissent nos constructions

S’élancent de la falaise
Pas de fuite, la félicité d’une plongée
Sans image : la grâce des guillemots

Sur la plage où je m’assois
Pour entendre la vague dissoudre la pierre
Sourd de l’eau ma vie : déjouée, rejouée, légère

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St-Félicité recèle au loin la Gaspésie. Le béton jeté dans la falaise avec les autres débris descend vers la mer pour la longue et lente odyssée de sa disparition.

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Sur le sable, près de l’entrée de la plage de Matane, des blocs de béton, lentement grugés par le fleuve. Sur la falaise d’autres vestiges de la civilisation. Heureusement, la longue plage de sable donne à voir l’horizon de la côte gaspésienne.

À gauche, les restes du barachois de Matane, à droite, la côte Gaspésienne.

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Au lieu de mes souvenirs, marcher dans les glaces de la plage de Matane ou plonger dans les algues de ses eaux.

Mon souvenir, mémoire des lieux, de Matane à St-Félicité et au-delà. En lui, arpenter les rives, braver le vent, être avec le rivage, le long des rochers et des falaises, jusqu’au bout du regard la Gaspésie, comme si elle était un être, même si elle est un lieu. De brume en brume, de marée à marée, de sable en galets, de rochers en débris et en vents.

Pendant une canicule, l’eau à 55 degrés. Ne pas pouvoir y plonger. Par un autre jour ensoleillé, dans la très mince couche d’eau chaude , par une mer calme, nager.

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En ma mémoire, puis-je marcher en tous ces lieux que j’ai écrit, que j’écrirai. En respirer les mousses des rochers et les arbres. M’abreuver de leur air, jouir de la légèreté de mon corps, du mouvement de mes bras et de la force de mes jambes?

Tout entier en un lieu qui est un non-lieu, une mémoire écrite.

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Une mémoire sans déchets, comme épurée. Des blocs de mémoire étrangers, lentement lessivés. Non pas erratiques , mais tombant, non pas déplacés par les forces naturelles, mais par l’homme pour échouer sur les plages. Échouerie de ciment et de fer sur laquelle ma mémoire bute. Et mes pas.

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Surpris, au départ, du premier regard sur la plage, à partir du stationnement de l’hôtel, des blocs de béton, qu’il faut enjamber ou même escalader, à marée haute.

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Blocs d’ombre dans la mémoire, lentement lessivée, glissant hors de moi, pour être érodée. La plage révèle un horizon, en brumes de falaises s’estompant vers l’Océan.


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Telle est la Gaspésie, cette ouverture en résistances, vers l’Océan

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Parcourir toutes les plages de la haute Gaspésie.

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Lignes obliques dans la longue plage de Matane, les blocs de béton et leur acier. Falaises de remblais, érodés des marées et des tempêtes, d’elles glissent et tombent les déchets de béton, mémoires de routes et d’édifices.

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De la falaise qui se démembre sous l’assaut des vagues, le béton tombe dans le sable, creusant la plage, la striant des marques des hommes. Alors que le plage on la voudrait appartenir tout entière à la mer, faite par elle, hors de nous, sa force et sa douceur, son sable et ses courbes.

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Les blocs tombés, si lentement dans le fleuve, dissous, oxydes de fer et sable des ciments, arrêtes arrondies par les vagues.

À chaque pas, imaginer la plage sans eux, comme la mémoire, la vouloir sans ses scories d’ombres. Comme l’univers, sans les impuretés de nos déchets insolubles.

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J’ai marché les plages des anses de la Gaspésie de l’estuaire. Plages de coquillages, plages de sable, barachois, plages de galets, plages d’ardoises. J’imagine la plage de Matane qui conduit le regard vers elles, sans les bétons, mais non pas sans les hommes.

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Les lieux écrits ne sont pas le paradis où je serai, elles ne sont pas le lieu où je serai. Elles sont les lieux où je suis, dans ma mémoire.

Cet écrit sera où je serai, avec ces lieux, tout contre ma voix. Ma respiration cessée, avec le souffle des lieux.

Aujourd’hui un peu d’air frais à ma porte d’été.

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Et je dirai avec Robert Robert ( Arthur Gaumont) que le bonheur d’être au monde ne peut nous être volé.

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Hiver ou été
Le béton ne plie sur la plage
Je le scrute
Il penche vers moi
En haut
En instance d’être poème rongé par les eaux
Indécis du devenir
De tout son poids
À écumer par le salin et les vagues
Je grimpe sur lui

La plage de Matane
Imaginée sans les débris majuscules
Sous mes pieds une autre fois
Ravi des guillemots et des cormorans
Entre les pierres et le ciel
La Gaspésie tant de fois arrachée à elle-même
Du travail
De la faim
Des marées
Des tempêtes
Reflue vers ses plages
Elle me donne la force de traverser les débris du monde

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Béton dans la mer sur lequel s’accrochent algues, calcaires devenus creux, mort d’où le foisonnement surgit. Notre pulsion de mort recrachée par la vie.

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De notre mort recrachée
Un blanc de ciment dans l’Océan
Lentement dissous
Foisonnant de défaites
Calcaires troués
Jaillissents les verts et les bruns
D’algues dans lesquelles je me baigne
Plage de Matane
D’où tombent les éperons de nos desseins
Que nous abandonnons à la vie

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Dans les eaux de l’Anse-à-la-cabane aux îles de la Madeleine, des rochers, des falaises tombés, sur lesquels la vie prolifère. Isolés ou par dizaines, pour la joie des plongeurs, des crabes, des petits homards, des lançons.

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Les blancs des bétons tombés
Sur le sable et dans la mer
Pour la joie du plongeur
Et le regard du marcheur

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Des bétons tombés
La dissolution
Pour la plage longue de Matane
Jusqu’aux éclaircies de Gaspésie

Du béton craché
Les folies du vivant
Entre mes pieds et mes mains
Les efflorescences d’algues et de mollusques
Pour battre de lenteurs notre désir de mort
Sur le sable ne plus vouloir d’acier

Quelques rares pas
Des algues, des coquillages
Au loin, mais si proche
Les guillemots, sternes, cormorans
Déposent leurs ailes contre le regard

De la brume, des vagues, des noirs et des gris
Les côtes de la Gaspésie pour amorcer la marche
De Matane à Gaspé les plages sans nos traces au matin

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Parsemés dans les eaux
Les débris où s’accumulent les vies
Pour contempler notre désespoir
Plonger en leurs effervescences
Demeures de béton et d’os
Sous les vagues et contre les vagues

Corps tissés autour des bétons rongés
Visage dans la mer des abondances
Se désemplit lentement des débris
Le crane où fleurit la marée
Ressent des ciments le calcaire
Coupe de vie enfin aux yeux autres

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Le béton cesse de tomber
Les vagues ne cessent de hurler
La plage de reculer
De plus en plus vaste
De Matane à St-Félicité
Sans regard, sans gestes, sans mots
Guillemots, mouettes, phoques, cormorans

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Avec le béton qui les tient immobiles, j’ai coulé un instant, implorant les humains. D’eux je voudrais le sublime et le silence, d’eux je voudrais la respiration et une seule plage intacte.

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Ce qui est un humain
Bute sur lui-même

Je me creuse coulé
Plongé dans le foisonnement
Jusqu’à la respiration coupée

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Je voudrais l’édifice Maestria immergé, jusqu’au toit, foisonnant d’algues, de poissons colorés, contre son noir mortuaire, cadavre déjà, au coeur de Montréal.

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Nous n’avons plus de temps, nous n’avons plus de lieux à regarder, à comprendre, à réinventer, à entretenir, à visiter de nouveau, à accompagner ou non, à revivre, à embellir, magnifier ou délaisser, à être sans nous, radicalement délaissés.

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Après les bétons couchés sur la plage, routes ou immeubles détruits, en partie immergés, dissous et foisonnants, leur ciment en nos eaux. Nos os contre leur ciment, marcher, doucement. Il y aura d’autres bétons, sur les falaises accrochés, ou tombés, avec un peu d’herbe, un peu d’eau, les angles droits dans la mer, au loin. Pendant la marche, les oiseaux, d’un côté à l’autre de la plage ou sur l’eau. S’assoir, capter le silence avant de toucher l’eau, pour s’y joindre lentement, doucement, goûter sa très grande fraîcheur.

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Dans ma mémoire des lieux, les blancs de béton sont là, après le Riotel Matane, à l’entrée de la plage. Ils peuvent s’être déplacés, dans ma mémoire et sur la plage, pas un seul instant pourtant ils n’auront disparu.

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La plage de Matane, libre de nos scories, de nos débris, d’où s’élancer, d’où voir la côte sauvage de la Gaspésie.